50 nuances de vert

Tout le monde se veut éco-conscient, mais comment définir l'investissement vert ?

Un investissement responsable peut tout à fait être rentable, en fait, c’est même souvent le cas. Mais au delà de présenter un intérêt d’ordre économique ou moral pour les épargnants, les placements dits durables ont aussi un rôle à jouer auprès des entreprises, en les incitant à revoir leurs politiques sociétales et environnementales : celles qui ne jouent pas le jeu attirent naturellement moins de financements.

Si le concept du placement durable est simple, la pratique est plus complexe. Qui attribue les notes en matière de protection de la planète ou d’équité sociale ? Comment vérifier que mon épargne n’est pas détournée ? En bref : comment être certain que tel ou tel placement est réellement aussi responsable qu’il le prétend ? Pour répondre à ces questions, des dizaines d’agences de notations, d’associations et de “think tanks” se font concurrence pour juger de la qualité des engagements dits ESG (environnement, société, gouvernance). Mais sont elles vraiment efficaces ?

Tout est question de nuance ! De gros progrès ont été faits sur le plan environnemental par exemple, avec l’apparition des bilans carbone etc. Mais pour juger de l’impact social d’un placement financier, c’est une autre affaire. De nombreuses entreprises surfent la vague du “socialement correct” sans vraiment y consacrer beaucoup d’énergie.

Les progrès indéniables en matière d’investissement “verts”

Les financements qui favorisent la protection de l’environnement et la préservation de la planète constituent le segment le plus établi au sein du vaste secteur ESG, qui regroupe également les financements visant l’équité et l’inclusion sociale. Il a beaucoup évolué depuis sa création en 2013, jusqu’à représenter 262 milliards de dollars l’an dernier.

Les principes ESG de l’ICMA

Ce sont notamment les principes posés par l’association ICMA (International Capital Markets Association) qui se sont imposés comme la référence du marché international, à l’exception de la Chine [1]. Ils postulent qu’un emprunteur “vert” doit pouvoir décrire :

  1. Les critères d’éligibilité qu’il a conçu et adopté pour l’allocation des fonds levés ;
  2. Le processus par lequel les projets (répondant aux critères retenus) seront sélectionnés et évalués dans le temps ;
  3. la façon dont les fonds seront tracés d’un point de vue comptable, durant la vie du financement ; et
  4. comment il rendra des comptes régulièrement et mettra à disposition des épargnants les informations relatives au financement.

Ces principes ont permis de standardiser les émissions obligataires dites “vertes” et de faciliter la tâche des agences de notation spécialisées — sortes de Guides Michelins de l’investissement qui, comme le Guide Rouge, distinguent les placements trois étoiles de ceux qui ne sont pas au niveau.

L’exemple de Grieg Seafood

En juin 2020, ce producteur de saumon norvégien a levé de la dette “verte” à hauteur de 100 millions d’euros. Cette émission obligataire a obtenu la note de “Vert Moyen” selon l’agence de notation Cicero, connue pour son expertise dans le domaine ESG.

Mieux que “Vert Clair” certes, mais moins bien que “Vert Foncé” — note qu’il est presque impossible d’atteindre pour un pisciculteur : les saumons mangent de grandes quantités de soja, dont la production est liée en partie à la déforestation au Brésil. Toujours est-il que pour obtenir la note de “Vert Moyen”, Grieg Seafood a du promettre de sourcer son soja en provenance de terres agricoles existantes et ne nécessitant aucun transport aérien pour l’acheminement aux bassins d’élevage.

Par ailleurs, elle a inséré une clause supplémentaire particulière dans le contrat obligataire, relevé par le Financial Times : Grieg Seafood s’interdit d’utiliser l’argent pour effectuer des achats auprès de Cargill, un leader dans le domaine du négoce de grains, accusé de ne pas protéger l’Amazonie. 

Cela illustre donc bien l’effet “boule de neige” que la tendance “verte” peut avoir sur les entreprises. Si les sociétés se coupent volontairement de leurs fournisseurs, afin d’adhérer aux principes verts que leurs consommateurs leur imposent de respecter, elles forceront progressivement à l’ensemble des acteurs dans la chaîne de production de s’adapter. Tout comme les saumons, l’engagement sociétal remonte à contre courant.

La montée en puissance du financement social

La finance n’est pas dépourvue de phénomènes de modes. Si en 2018 la tendance était au vert, la hype en 2020 est clairement d’émettre des obligations Covid-19, à vocation sociale. L’engouement des investisseurs a permis aux émetteurs de lever plus de 60 milliards d’euros de dette de ce type, rien qu’en mars et avril. Usant de ce label, la Caffil a ainsi pu lever 1 milliard d’euros à un taux d’intérêt de 0,01% par an pour financer des hôpitaux publics en France.

En volume, ce secteur de la dette sociale a dépassé celui, plus établi, des obligations vertes. Et c’est bien là où le bât blesse. Car dans un secteur en émergence comme celui des obligations sociales, le manque de règles uniformes claires laisse de la place à des abus possibles. Sous forme de social washing.

Le risque des beaux parleurs

Standard & Poor’s, l’une des trois principales agences de notation internationales, a récemment tiré la sonnette d’alarme et souligné le fait que les bénéfices sociaux visés par certains émetteurs étaient plus qualitatifs que quantitatifs — et donc difficiles à mesurer. D’autant plus que dans plusieurs cas, les émetteurs se sont eux-mêmes donnés beaucoup de flexibilité dans l’interprétation des objectifs qu’ils se fixent.

Ainsi le groupe pharmaceutique Pfizer indique dans la documentation de son obligation sociale que les fonds levés seront dirigés vers certains “projets éligibles”. Tout en précisant qu’ils pourraient aussi être utilisés pour rembourser d’autres dettes existantes et que le groupe “ne pouvait donner l’assurance que les fonds seraient totalement ou partiellement alloués à des projets éligibles”...

En Chine, le gouvernement autorise les emprunteurs à labelliser leur dette comme des “obligations de contrôle du virus” si seulement 10% de la somme levée est alloué à la lutte contre le Coronavirus. Les obligations “sociales”, très à la mode aujourd’hui, exigent donc beaucoup plus d’analyses et de discernement de la part des investisseurs pour distinguer le vrai du “on-ne-peut-pas-vraiment-savoir” !

L’inclusion et l’équité sociale étant des objectifs tout aussi louables que la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de l’environnement, nous espérons que le segment des obligations “sociales” évoluera. Pour cela, inspirons-nous de ce qui a fait ses preuves dans le secteur des obligations “vertes” : des principes standardisés, des objectifs chiffrables, un traçage comptable et un reporting régulier favorisent la transparence et la mesurabilité. Les deux sont nécessaires pour créer la confiance et stimuler la croissance pérenne de ce secteur émergeant de la finance engagée.


[1] En toute transparence, l’auteur était membre du Conseil de Surveillance d’ICMA de 2015 à 2017

Marc Tempelman

Co-fondateur de Cashbee

écrit par nos amis

Marc Tempelman

Diplômé de l’ESCP, Marc a travaillé pendant plus de 20 ans chez Bank of America Merrill Lynch, pour laquelle il a notamment co-dirigé l’activité de banque commerciale et de marchés de capitaux obligataires. Basé à Londres et à New York, et focalisé sur la clientèle institutions financières, Marc est devenu un expert du financement bancaire. Il est aussi passionné de cuisine.

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