La courbe de l'éléphant

Ou pourquoi la mondialisation n'a pas profité à tout le monde...

Le sens de l’histoire veut que les êtres humains soient de plus en plus connectés. Nous multiplions les échanges de marchandises, nous partageons plus d’informations, et nous voyageons davantage — du moins c’était le cas avant le coronavirus. C'est ce qu'on appelle la mondialisation.

Il est intéressant d’analyser les effets que cette intégration économique mondiale a eu sur la richesse créée, et plus particulièrement, sur la distribution de cette richesse au sein de la population mondiale. Les économistes Milanovic et Lakner se sont penchés sur le sujet, pour aboutir à la fameuse “courbe de l’éléphant”. Un des graphiques les plus puissants au monde.

Comprendre le graphique

L’objectif des chercheurs était de représenter visuellement comment la distribution des revenus a évolué de 1988 à 2008, une période clé dans la mondialisation de l’économie. Nous précisons que les traits gris pour dessiner l’éléphant viennent de nous. Toute ressemblance avec un pachyderme existant ou ayant existé est fortuite ! 

Les points de l’axe horizontal (en “abscisse”, pour nos amis matheux) indiquent les tranches de population dans la distribution de la richesse. Le premier point indique les 5% les plus pauvres, le second ceux qui sont dans les 10% les plus pauvres etc. Le dernier point représente logiquement le centile le plus riche du monde. Ceux qu’on appelle “les 1%”.

L’axe vertical (les “ordonnées”) représente l’évolution, en pourcentage, des revenus réels de chaque tranche de population sur la période. C’est-à-dire le gain (ou la perte) de pouvoir d’achat, corrigé des effets de l’inflation.

Que nous dit l’éléphant ?

Pour faire simple, il nous dit que les plus riches sont devenus plus riches, et que les plus pauvres le sont restés. Mais le réel intérêt de cette courbe se situe entre ces deux extrêmes : sur le dos de l’éléphant et dans le creux de sa trompe.

1. Les classes moyennes qui ont émergé dans des pays à forte croissance, notamment en Chine, en Inde et au Brésil,
2. Les classes moyennes et populaires dans les pays avancés, comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni et les pays de l’Europe de l’Ouest, dont la France,
3. Les personnes les plus riches, présentes partout dans le monde.

Il semble en effet que la mondialisation ait été le plus bénéfique aux classes moyennes qui ont émergé dans des pays à fort taux de croissance, comme la Chine, l’Inde et le Brésil. Ces effets positifs se sont même ressentis sur les “tranches” basses à l’échelle mondiale — du 10ème au 40ème centile.

En revanche, pour les tranches situées entre le 75ème et le 90ème centile, l’évolution n’a pas été aussi favorable. Elle a même dans certains cas fait perdre du pouvoir d’achat ! De qui s’agit-il ? Pour une grande partie, des classes moyennes et populaires des pays les plus riches, comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni... et la France.  

Des conséquences politiques

Ce graphique est devenu populaire car il explique, entre autres, la montée des extrémismes dans les pays les plus développés. 

À mesure qu’il est devenu plus facile d’importer des produits de l’étranger, ou de délocaliser la production à l’étranger, les classes moyennes et populaires des pays riches ont vu leurs emplois et leurs salaires menacés. Les entreprises ont déplacé leurs usines, embauché à l’étranger, ou acheté leurs ressources ailleurs… Résultat : tandis que les travailleurs des pays émergents ont largement profité de la mondialisation, ceux des pays dits “riches”, eux, n’en ont rien tiré. 

C’est ce qui explique en partie le succès des discours protectionnistes de certains extrêmes politiques. En clamant “America First” et en cultivant une certaine animosité à l’égard de la Chine, Trump donne aux classes moyennes l’image d’un dirigeant qui leur rendra (enfin) leur part du gâteau. Le Brexit est un autre bon exemple de cette idéologie anti-mondialiste. Alors que l’Europe est, à de nombreux points de vue, une vraie réussite économique, les classes moyennes anglaises n’en ont ressenti que les impacts négatifs et ont décidé d’en sortir. 

Attention aux raccourcis

Un éléphant, ça peut tromper (il fallait la faire). 

Les auteurs du graphique eux-mêmes mettent en garde contre l’exploitation trop facile de son étude. “Établir un lien de causalité entre des phénomènes aussi complexes qui sont également influencés par de nombreuses autres variables est très difficile, voire impossible.”-

D’ailleurs, l’analyse des économistes Milanovic et Lakner n’est pas exempte de critiques. Depuis sa publication, d’autres experts ont analysé les données ayant servi à l’étude initiale, et tirent des conclusions plus nuancées. 

Ils ont ainsi constaté que le nombre de pays inclus dans l’étude avait augmenté entre le début de l’analyse (1988) et sa fin (2008). Or, comme le taux de croissance de la population est bien plus élevé dans les pays émergents que dans les pays riches, cela implique que le groupe de personnes se situant au 65ème centile n’était pas forcément le même en 1988 et en 2008.

Par ailleurs, d’autres facteurs mériteraient d’être pris en compte pour expliquer le creux de la trompe de l’éléphant, dont notamment l’évolution économique des pays de l’Europe de l’Est, dont les populations ont connu des baisses de revenus significatifs après la chute de l’Union Soviétique et la stagnation de l’économie japonaise durant les trois dernières décennies.

Mais il est probable que la distribution inégale de l’accroissement de la richesse que souligne ce graph contribue bel et bien au rejet grandissant de la mondialisation… et à la montée des populismes.

La mondialisation n’a donc pas eu que des effets bénéfiques. Et il est clair qu’elle devra devenir plus équitablement profitable à ses acteurs si nous ne voulons pas assister à un renfermement de certains pays sur eux-mêmes.


Marc Tempelman

Co-fondateur de Cashbee

écrit par nos amis

Marc Tempelman

Diplômé de l’ESCP, Marc a travaillé pendant plus de 20 ans chez Bank of America Merrill Lynch, pour laquelle il a notamment co-dirigé l’activité de banque commerciale et de marchés de capitaux obligataires. Basé à Londres et à New York, et focalisé sur la clientèle institutions financières, Marc est devenu un expert du financement bancaire. Il est aussi passionné de cuisine.

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